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L’homme à l’oreille coupée

samedi 12 décembre 2020, par Mme Misko.

Une nouvelle écrite par Jean-Claude Mourlevat (chapitres 1-2-14-15-16) et les écrivains en herbe de la classe de CM2 (chapitres 3 à 13).

CHAPITRE 1

Il y avait dans un port de la Norvège un très vieil homme à qui manquait une oreille.
Comment l’as-tu perdue ? lui demandait-on dans l’auberge où il venait s’enivrer chaque soir, et il répondait volontiers :

« Oh, ça remonte à loin ! disait-il, j’étais encore un petit garçon…J’avais neuf ans à peine, alors voyez ! Un cirque ambulant est passé dans notre village. Ça ne coûtait pas très cher, mais nous étions pauvres et mes parents ne pouvaient pas me payer l’entrée. Alors le soir de la représentation, j’y suis allé en cachette.
Je me suis faufilé sous la toile du chapiteau, ni vu ni connu, et j’ai pris place dans les gradins. C’était plein à craquer. La musique assourdissante, l’odeur forte des animaux, tout ça : j’étais comme ivre. Il y a eu les chevaux qui tournaient, puis les acrobates-voltigeurs, puis les petits caniches dressés. J’en restais la bouche ouverte. Quelle émotion pour moi qui n’avais jamais rien vu ! Enfin, le directeur du cirque a annoncé un numéro de fouet. J’ai oublié le nom de l’artiste, Pacito, Pancho, un nom
comme ça. Il s’est avancé dans sa tenue de cow-boy, accompagné de son assistante en maillot de bain. Et clac ! Clac ! ça a commencé.

D’abord l’assistante a mis une longue cigarette de papier dans sa bouche. Clac ! Au premier coup de fouet, la cigarette a perdu un centimètre. Clac ! A chaque coup elle en perdait un de plus, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un minuscule mégot. Alors elle a avancé ses lèvres maquillées de rouge, comme pour donner un baiser, puis elle a légèrement basculé la tête en arrière, pour ne pas se faire couper le bout du nez je suppose. Il y a eu un
roulement de tambour, et clac ! le mégot a volé !

Ensuite, ils ont demandé un volontaire. C’est juste à ce moment-là que j’ai vu un camarade d’école en face de moi, de l’autre côté de la piste. Il me faisait de grands signes. J’ai levé le bras pour lui répondre et ils ont cru que je voulais venir ! Ils m’ont mis une cigarette de papier dans les oreilles. Une dans chaque. Clac ! Clac ! De quoi vous rendre sourd. Les gens
applaudissaient. Et ils riaient aussi. Sans doute à cause de mon air ahuri.

Et puis tout à coup j’ai entendu « ooOOOooh ! ». Ça faisait comme une vague dans les gradins…
L’assistante s’est évanouie et quelques spectatrices aussi. J’ai senti quelque chose de tiède qui dégoulinait dans mon cou. J’ai passé la main. C’était mon sang. Alors j’ai compris. J’ai regardé par terre et j’ai vu mon oreille, là, dans la sciure…
J’ai oublié la suite. Je me revois transporté dans des bras étrangers. Je revois des gens très flous qui me tiennent les mains. Je revois surtout ma mère qui pleure et mon père qui lève les bras au ciel : « Ah, ce gamin ! Ce gamin ! »

Voilà comment je l’ai perdue, mon oreille. Ça vous évitera d’avoir à me le demander la prochaine fois… »

CHAPITRE 2

Le lendemain il disait :

« Mon oreille ? Oh, j’avais vingt-sept ans et j’allais me marier. Ma petite amie était bien amoureuse, oui, bien amoureuse ! Et moi je la trouvais assez gentille, ma foi. D’après tout le monde, on allait drôlement bien ensemble, et je crois que c’était vrai.

Et puis elle est arrivée, l’autre là, avec ses tâches de rousseur sur le nez… J’ai su tout de suite que j’étais fichu. A la première seconde, elle m’a électrocuté, cette fille. Je vous le jure, elle avait été fabriquée sur mesure pour moi, depuis ses orteils mignons jusqu’à ses mèches blondes. Elle était toute jeunette. Pourquoi elle ‘est jetée sur moi comme ça ? Et pas sur un autre ?
Je n’en sais rien. Je n’étais même pas beau ! Elle m’a fait tourner chèvre ! J’essayais de l’éviter, mais c’était impossible. Elle me cherchait. Je t’aime, qu’elle disait, je t’attendrai aussi longtemps qu’il faudra, je n’en voudrai jamais d’autre que toi, et ainsi de suite. Et elle pleurait. Et je pleurais aussi, parce que j’en étais tombé amoureux. Elle m’a rendu fou, quoi…

Si bien que j’ai fini par écrire une longue lettre à ma pauvre fiancée. Comme je n’arrivais pas à le dire, je l’ai écrit…
Je vous jure que j’ai trempé le papier de mes larmes tellement j’avais honte, tellement j’étais malheureux. Je lui ai expliqué que j’allais partir avec une autre, que j’étais désolé, que la vie était mal faite et bla bla bla.
Vous savez bien les bêtises qu’on peut dire dans ces cas-là !

Et un soir, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai donné la lettre. C’était dans sa cuisine. Je me suis assis sur une chaise en face d’elle, tête basse, et j’ai attendu.
Elle a lu en silence, jusqu’au bout, avec un grand calme. Puis elle m’a regardé sans aucune expression. Un peu comme si elle me voyait pour la première fois. J’ai pensé l’espace d’un instant que rien n’allait se produire. Qu’elle me dirait : « Eh bien si tu veux me quitter, quitte-moi » et que je partirais, tout simplement. Que je l’embrasserais une dernière fois et qu’on se séparerait, en bons amis ou presque…
Mais ça ne s’est pas passé exactement comme ça. En effet, elle a replié la lettre, l’a posée sur la table, et puis savez-vous ce qu’elle a fait ? Elle s’est jetée sur moi !
Ma chaise a basculé et nous avons roulé tous les deux au sol. J’ai bien tenté de me défendre, mais c’était sans espoir. Je me battais contre une véritable furie, une panthère en rage. Dans la lutte, elle a refermé sa mâchoire sur mon oreille et ne l’a plus desserrée.

Vous avez compris maintenant ? C’est ma fiancée qui m’a arraché cette oreille avec ses propres dents ! Et maintenant fichez-moi la paix avec cette histoire. Ne m’en parlez plus ! »

CHAPITRE 3

Le lendemain, il disait :

« J’étais chez mes grands-parents dans le jardin avec mes sœurs pour mes dix ans. Je jouais dans le trampoline. En sautant, je me suis blessé. Je suis descendu du trampoline et je suis tombé par terre.
Mon grand-père tondait la pelouse, il est passé sur mon oreille et me l’a coupée.

Mes quatre sœurs se sont évanouies, et ma grand-mère m’a regardé bizarrement. Je me suis levé et j’ai vu du sang dans les mains de ma grand-mère qui était venue me secourir. Puis j’ai vu mon oreille. Là, dans l’herbe !

Mon chien a léché mon sang, et mes sœurs se sont réveillées. Nous sommes allés à l’hôpital où un infirmier m’a demandé ce qui c’était passé. Nous lui avons raconté toute l’histoire !

Maintenant laissez-moi tranquille avec cette oreille ! »

Izia et Léa

CHAPITRE 4

Un mois plus tard, il raconta son histoire différemment :

« Lors de mes 10 ans, je regardais mon père tailler la haie, c’était amusant.
Après mon père est parti aux toilettes et il m’a laissé tout seul. Comme j’étais intéressé par la tronçonneuse, je me suis avancé pour voir le système. Ensuite, je l’ai allumée.
Mon père est arrivé et il m’a vu : je me suis fait disputer. Mon père m’a puni dans le garage où il y avait plein d’outils dangereux et surtout une grande hache !
Avec m’a curiosité je l’ai touchée et elle est tombée .Mon père m’a dit :
- Ce n’est pas vrai on ne peut pas te faire confiance !
Trois semaine plus tard, mon père m’a dit :
- Fils, je pars faire les courses . Surtout ne touche pas à mes outils.
Moi j’ai répondu :
- Oui promis je n’y toucherai pas.
- Tu es sur que tu n’y toucheras pas ?
- Oui , bien sur !
Mais j’avais croisé les doigts .Je voulais utiliser la hache.
Je suis allé la chercher mais elle était sur une étagère et elle est tombée sur mon oreille quand j’ai voulu l’attraper.
- Voila comment je l’ai perdue mon oreille . Ca vous évitera de me le demander la prochaine fois ! »

Jade et Maïlys

CHAPITRE 5

Un mois plus tard, il racontait une nouvelle histoire.

" J’avais eu 10 ans, et c’était mon anniversaire, alors j’avais invité mes amis.
Mes amis venaient d’arriver, ma mère était en train de faire cuire le gâteau, et dès qu’ils sont arrivés, on est monté dans ma chambre.
On avait décidé que l’on jouerait aux fléchettes, mais ça ne s’est pas passé comme prévu…

On a commencé à jouer et je suis parti chercher des boissons. Quand je suis revenu, ils avaient pris des couteaux grands et tranchants à la place des fléchettes. Je suis passé devant et mon ami a visé la cible...
Mais je suis passé au même moment, donc ça m’a coupé l’oreille.

On est parti voir ma mère et mes amis lui ont dit :
- Sans faire exprès, on lui a coupé l’oreille…

Elle m’a emmené à l’hôpital et le docteur m’a dit :
- Nous ne pouvons pas te recoudre l’oreille. Désolé…

Voilà comment je l’ai perdu mon oreille ! Ça vous évitera d’avoir à me le demander la prochaine fois..."

Nina et Maël

CHAPITRE 6

Le lendemain :
« Je vais vous raconter l’histoire de mon oreille : la vraie ! Et ne me demandez plus la prochaine fois !

C’était ma chef au restaurant. J’avais seulement vingt ans et un soir, cette femme est venue chez moi.
Quand je dormais elle m’a coupé l’oreille pour en faire un pâté.

Le lendemain, j’ai vu mon oreiller tout plein de sang. Quand je suis allé au restaurant, j’ai vu les bouts d’oreille dans le pâté de la chef et j’ai compris.

Et voilà... »

Raphaël et Lenaïck

CHAPITRE 7

Une semaine plus tard, il racontait une autre histoire :

« J’avais 11ans. J’ai dit à ma mère :
- Maman je peux aller au zoo avec mes amis ?
- Oui mon chéri.
Alors, on est allé au zoo.

Un de mes amis m’a poussé dans la cage de l’animal le plus rapide de la terre, le plus féroce : le guépard.
Ce dernier m’a sauté dessus, m’a agrippé l’oreille et...

Je suis rentré et ma mère m’a dit :
- OH ! Mon chéri ! Qu’est-il arrivé à ton ton oreille ?
- Pourquoi tu dis ça ?
- ...

J’ai senti quelque chose de visqueux et de tiède : du sang ! C’était mon oreille, elle était vraiment coupée. Le guépard me l’avait arrachée avec ses griffes.

Voilà toute l’histoire ! Ça vous évitera de me le redemander la prochaine fois. »

Sarah et Louane

CHAPITRE 8

Le lendemain, le vieil homme revint à l’auberge, et raconta une nouvelle version de l’histoire.

Il dit :
« C’était il y a 20 ans, donc je ne m’en souviens plus trop.
J’étais dans une salle d’arcade. J’étais pauvre, donc au lieu de rentrer une pièce de deux euros dans la machine, j’essayais de rentrer des boutons. Mais ça ne marchait pas. Puis à un moment, j’ai eu une idée stupide. Pourquoi ne pas essayer de regarder à l’intérieur.

J’ai regardé avec mon œil, puis j’ai entendu un bruit. Alors j’ai penché mon oreille, et ça se rapprochait de plus en plus. D’un coup, je me suis réveillé dans un monde bizarre.

Tout était en cube, et puis j’ai vu un monstre jaune, rond et très grand. Je me suis rapproché. Et il s’est mis à ouvrir en grand sa mâchoire et à la refermer très vite. A chaque fois que je tournais la tête, il était plus proche de moi.
Un moment, il m’a perdu. J’ai tourné la tête à gauche et à droite, je me suis retourné. Non ! Il était là ! Tout à coup, je me suis évanoui.

Puis je me suis réveillé. J’étais dans la salle d’arcade, allongé : j’avais rêvé. Mais j’ai touché mon oreille et je me suis regardé dans un miroir.
Et là, je me suis rendu compte que j’avais perdu mon oreille. La machine m’avait coupé l’oreille.

Maintenant vous connaissez l’histoire. Alors laissez moi tranquille avec cette fichu oreille ! »

Robin

CHAPITRE 9

Une semaine plus tard, il raconta une nouvelle histoire.

« J’avais environ 17 ans et j’étais en train d’aider mon père à faire du bois. Quand tout à coup, j’ai voulu aller aux toilettes. Sauf que les toilettes étaient occupées par ma sœur.
Cette dernière était bloquée dedans, donc j’ai appelé mon père. Il est arrivé avec la tronçonneuse pour couper la porte des toilettes. Il a commencé mais la tronçonneuse est tombée en panne d’essence.

Donc mon père est allé chercher de l’essence. Mais pendant ce temps, j’avais encore mon envie pressante et ma sœur appelait :
- Papa !
Alors il est revenu avec la tronçonneuse et cette fois-ci elle était remplie d’essence.
Il a coupé la porte. Puis il a décidé d’en faire des planches.

Pendant ce temps, j’étais enfin aux toilettes et quand j’en suis sorti j’ai marché sur une planche qui s’est redressée et m’a arraché l’oreille.

Donc voilà comment je l’ai perdue mon oreille ! Maintenant laissez-moi tranquille car je vais boire mon Ricard ! »


Paul et Timothé

CHAPITRE 10

Un soir, le vieil homme raconta cette version :

« J’avais 17 ans. Mes copains et moi avions pris un ticket pour Rio de Janeiro. Nous prîmes le bus pour aller à un hôtel, près de la plage.
Le lendemain, nous prîmes le bus pour l’Amazonie. Nous rentrâmes dans la forêt amazonienne. La flore était de toute beauté : des acajous, des palmiers, des cocotiers, des papayers et plein d’autres arbres. Les aras, les toucans claquaient du bec. Nous entendions les cris des jaguars et des léopards, au loin.

Soudain des indiens arrivèrent et lancèrent des lances et des flèches empoisonnées sur moi et mes amis. Ils nous ratèrent, mais finirent par nous capturer. Ils nous emprisonnèrent dans une tente gardée par deux gardiens.
Les deux gardes étaient bavards et ils se parlèrent tout l’après-midi. Mais comme j’étais bon en langue indienne, je compris ce qu’ils se racontaient :
- Les prisonniers seront dégustés ce soir avec du saucisson à l’ail.

Le soir, ils nous mirent dans une marmite d’eau. L’eau bouillonnante nous brûlait le derrière.
Heureusement, ils avaient un goûteur pour vérifier ce que les cannibales allaient manger. Jojo, le gros costaud, fût goûté en premier.
Il décocha un gros coup de boule au goûteur. Les indiens furieux nous tranchèrent une oreille pour venger leur goûteur et se faire des colliers avec.

Voilà, maintenant lâchez-moi les basques avec cette histoire. »


Eliott et Nathan

CHAPITRE 11 Le péril de l’oreille

Et tous les jours, il racontait une histoire différente. Un soir :

"J ‘étais dans un bateau, en 1940, j ‘avais 20 ans. J’allais partir de France pour l’Angleterre parce que les Allemands avaient conquis ma région.

Tout à coup, en mer, un avion nous a tiré dessus. J’ai sauté du bateau pour ne pas exploser avec.
Puis un débris m’est tombé sur la tête, et je me suis évanoui.

Une semaine plus tard, je me suis réveillé. Des dirigeants de l’armée anglaise m’avaient trouvé sur la plage d’une île.
Quand ils m’ont emmené dans un hôpital, ils m’ont demandé qui j’étais. Mais alors que j’allais répondre, j’ai entendu Ding ! Ding ! Ding ! Ding !

C’était l’alarme intrusion. Quelqu’un est entré dans ma chambre, et je me suis rendu compte qu’il tenait un couteau. Il a essayé de me trancher la tête mais j’ai réussi à m’ écarter à temps. Mais mon oreille n’a pas survécu ! C’est comme ça que je l’ai perdue. Ça vous évitera d’avoir à le demander la prochaine fois."

Eliot et Jarod

CHAPITRE 12

Un soir, à l’auberge, un groupe de motards lui posa la question habituelle : « Comment tu l’as perdue ton oreille ? »

Il a répondu :
« Je l’ai perdue quand j’avais 13 ans. J’étais allé à la campagne dans une vaste prairie pour camper. J’ai installé la tente avec mes parents. Et puis, je suis allé me promener dans la forêt.

Il pleuvait des cordes. J’ai vue un arc-en-ciel et j’ai voulu aller au pied de l’arc-en-ciel. Quelle erreur !

J’ai crié : Papa !!! Maman !!!! Je me suis perdu. AAAA l’aide !

J’ai fait pipi dans ma culotte tellement j’avais peur. J’ai entendu quelqu’un dire bonjour. Alors je me suis retourné. Quelqu’un était là, dans le noir.

- Euh...qui est là ?
- Je suis ton père !
- Mais non, tu n’es pas mon père !
- Si...
- Tu n’as pas pas la même voix, idiot !

Deuxième erreur ! Il était tellement en colère qu’il m’a dit :
- Alors, on me traite comme un idiot ! Je vais te couper l’oreille sale gamin !

Bon... Maintenant allez provoquer des accidents avec vos motos loin moi ! Et ne me posez plus cette question ! »

Noélie et Lysandre

CHAPITRE 13

Dans l’auberge, il racontait une nouvelle histoire à des gens qui voulaient savoir comment il avait perdu son oreille.

« Un midi, j’allais à la cantine. J’allais manger avec mes copains.

Mon meilleur ami m’a dit :
- Viens avec moi on va se mettre à coté, là 

Et quelqu’un d’autre a dit :
- On ne se met pas à coté des nuls, dégagez !

Mon copain a répondu :
- Viens ! On va se bagarrer si tu as un problème !

Le méchant garçon s’est levé, ainsi que les autres, pour se bagarrer. La bagarre a commencé et la maîtresse ne voyait pas ce qui se passait.
Alors j’ai commencé à taper les ennemis de mon copain.

Cinq minutes plus tard, ces méchants ont arraché mon oreille et j’ai crié :
- Mon oreille ! Tu dois me la rendre !

Mais cet idiot l’a lancée et elle a atterri dans la soupe du plus gros gourmand de l’école. Cet enfant a mangé mon oreille.

Et voilà... Je ne veux plus en parler maintenant. »

Laurine et Loane

CHAPITRE 14

Le lendemain, il levait les bras au ciel :
« Vous me fatiguez avec cette oreille ! Je vous l’ai dit cent fois. C’était un soir où j’avais trop bu. Je me suis endormi contre un poêle et ça me l’a brûlée. Voilà ! » (…)
Six années durant, le vieil homme raconta chaque soir une histoire différente, et il le faisait si bien que chaque soir on le croyait. Jusqu’au lendemain…

CHAPITRE 15

Une nuit cependant, sa chaise resta vide à l’auberge. Le patron s’en inquiéta et, à la fermeture, il se rendit chez le vieil homme à quelques rues de là. Il le trouva mourant sur son lit, seul. La chambre était misérable, en grand désordre.
L’aubergiste assista son ami de son mieux, sans songer à autre chose qu’à lui rendre un peu plus douces ses dernières heures d’existence. Mais, au milieu de la nuit, voyant que la vie s’en allait, il lui vint une idée obsédante. Il résista un peu : à quoi bon ennuyer ce brave homme jusque sur son lit de mort ?
Mais finalement la tentation fut la plus forte. Il se pencha tout près du visage du vieux et lui souffla :
- S’il te plaît, pourrais-tu me dire, pendant que tu en as encore la force, comment tu as perdu cette oreille ? En vrai cette fois. Je t’en prie, je le garderai pour moi…
Le vieil homme lui fit de la main le signe d’approcher, puis, d’une voix éteinte, il balbutia :
- Cette oreille…je ne l’ai jamais perdue…car je ne l’ai jamais eue… je suis né… sans…
Un léger sourire se dessina encore sur ses lèvres pâles et il rendit son âme.
- Merci…, dit l’aubergiste, merci.

CHAPITRE 16

Quelques jours plus tard, en mettant de l’ordre dans les maigres affaires du vieil homme, l’aubergiste fut intrigué par une photographie ancienne. Une photo en noir et blanc avec ses bords dentelés. On y voyait un équipage sur le pont d’un bateau.
Un peu en retrait de tous les autres, un jeune mousse, assis sur un tonneau, fixait l’objectif. L’aubergiste trouva à ce garçon un air de malice qui lui était familier. Il saisit une loupe et se pencha sur la photo. Il observa d’abord les yeux du garçon. C’est à l’œil qu’on reconnaît les gens ! Pas de doute, c’était bien là le vieil homme du temps de sa jeunesse. Un détail pourtant stupéfia l’aubergiste : le gamin avait ses deux oreilles sur cette photo ! Une à gauche et une à droite ! Les deux bien en place ! Il fit
glisser la loupe sur les mains posées sur les genoux, revint au visage. Au menton. Au nez. Aux yeux surtout. Au droit. Puis au gauche.

Et là, il sursauta si fort que la loupe lui en gicla des mains : depuis l’autre côté de la mort, l’œil venait de lui faire un clin.

Jean-Claude Mourlevat